Car nés du voyage...

Pousser la porte d’un bar laitier pour y manger une crème molle, tel est le genre d’activités auxquelles se livrent les Québécois. Lorsque l’on sait qu’il s’agit simplement de manger un sorbet chez un glacier, on comprend que les expressions fleuries qu’ils utilisent comportent une certaine poésie non dénuée de pragmatisme !

Alors sourions un peu, et comparons quelques-unes de nos différences sémantiques. Ici, les gosses ne sont pas des enfants, mais l’appareil reproducteur de l’homme[1].  Pour dire bonjour, on demande si ça va bien, et pour dire au revoir, on dit bon jour ! Un breuvage est une boisson, et une boisson, c’est de l’alcool. On déjeune le matin, on dîne à midi, et on soupe le soir, évident, n’est-ce pas ? Un régulier est un café allongé ; mais un café est un restaurant et une auberge est un hôtel. Les bleuets ne sont pas des fleurs, mais des fruits, des baies pour être précis, fort bons d’ailleurs. Chez le dépanneur vous ne pourrez pas faire réparer votre voiture, mais vous y trouverez de quoi manger car c’est un épicier ! La pharmacie vend bien des médicaments, mais au beau milieu d’un supermarché. Pour un concours, on ne tente pas sa chance, mais on peut la courir. Une blonde peut être brune, ou rousse… Quelle que soit sa couleur de cheveux, avec ses amies, elle ne discute pas mais elle jase…

 

Bien sûr, un regard français peut s’amuser, car les expressions du quotidien québécois sonnent à ses oreilles comme des exotismes. Mais ces Français de l’autre côté des Grandes Eaux (selon les mots des Indiens Wendate) sont des gardiens farouches du français de leurs origines. Ici, on ne lit pas le mot “Stop“ sur les panneaux routiers, mais “Arrêt“. Les journalistes ne font pas d’interview, mais des entrevues. Le drive en développement en Europe est appelé ici le service au volant. D’une manière générale, ils se refusent à utiliser les anglicismes dont en France on se fait un snobisme.

Mais le plus stimulant, ce qui valide l’impression première de bienveillance à l’échelle de la société, c’est l’emploi de formulations positives : Lorsque vous remerciez un commerçant de vous avoir servi, il vous répond que cela lui fait plaisir. A l’entrée des restaurants, on vous accueille avec le sourire et s’il n’y a encore personne, une ardoise vous invite aimablement à patienter sur laquelle vous pouvez lire : « Laissez-nous prendre le soin de vous placer ». Laissez-nous prendre soin de vous ! Dans quel endroit en France peut-on lire ce genre de message d’accueil ? L’hospitalité légendaire des Québécois n’est pas un vain mot. Mieux que cela, prendre soin de l’autre semble être inné.

Une anecdote éclairante et effrayante à la fois fait mieux comprendre cette différence essentielle entre les comportements du Vieux et du Nouveau Continent : Chez les Premières Nations du Nord de l’Amérique, les Wendates et les Montagnais, la tradition orale rapporte qu’avant l’arrivée des Européens et en particulier les missionnaires, les tensions, voire les guerres entre tribus, faisaient parfois des morts, mais surtout des prisonniers. Lorsqu’un guerrier était capturé, il était simplement assommé par son adversaire, le temps d’être emmené dans le village. Les armes avec lesquelles il était assommé, les tomawaks, étaient des bâtons avec un manche en bois épais solide et terminé par une sorte de boule, lisse, qui provoquait peu de blessures. Le prisonnier devait être épargné, car, pour des questions de brassage ethnique salutaire pour la pérennité de la société, il était ensuite adopté par la tribu qui devenait sa nouvelle famille, dans laquelle il était intégré et où il bénéficiait des mêmes droits.  Les colons de l’Ancien Monde ont apporté avec eux la variole, qui a décimé un grand nombre d’Indiens, mais ils ont aussi apporté un “précieux“ conseil, celui d’ajouter à leurs tomawaks des pointes, pour être sûrs de bien achever leurs ennemis en leur perçant le crâne… Il semble donc que les européens ont importé dans le Grand Nord une forme d’agressivité qui était jusque là quasi inexistante…

Fort heureusement, les habitants du Nouveau Monde, leurs descendants, ont, envers et contre tout, perpétué et cultivé la gentillesse, qui ici n’est pas un vain mot. Si nous devons ramener des souvenirs de nos voyages en terre québécoise, puissions-nous emporter avec nous un virus de bienveillance, afin qu’il se répande le plus possible…


[1] Voir l’article précédent “Le libre hère de la Grande Allée Ouest


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