Déposer la plainte
Déposer la plainte
Ce titre pourrait induire une confusion. Elle est volontaire.
Dans la même journée, j’ai vécu deux moments sans aucun lien apparent, pourtant reliés par un même besoin : être entendu.
Le matin, j’allais déposer un témoignage en gendarmerie pour des problèmes de voisinage.
L’après-midi, dans un centre médical, j’écoutais une femme raconter ses quelques jours d’hospitalisation à une secrétaire débordée.
Photo générée par IA
Hier, je suis allé déposer ce que l’on appelle une main courante. Il s’agit d’une déclaration permettant de faire consigner des faits dont on est victime ou témoin. Contrairement à une plainte, elle n’entraîne pas, en principe, l’ouverture d’une enquête judiciaire. Elle permet néanmoins de conserver une trace officielle, notamment si la situation s’aggrave ou si les faits se reproduisent.
Un riverain de ma nouvelle localité m’accusait à tort d’avoir rayé sa voiture. L’échange s’étant achevé par un flot d’injures et son attitude m’ayant suffisamment inquiété, il m’a semblé utile d’en laisser une trace officielle.
Lors de mon audition gendarmesque, j’ai donc été « entendu », au sens juridique du terme. Mais je l’ai aussi été au sens humain. Le gendarme n’a pas seulement reçu mes paroles : il les a questionnées, reformulées, puis consignées. Mon récit avait trouvé une place et laissé une trace.
L’après-midi, j’attendais mon tour pour un examen médical. Une patiente âgée, accompagnée par sa fille, est arrivée au guichet pour faire enregistrer son dossier. En quelques minutes, les trente personnes présentes dans la salle d’attente ont su qui était cette dame, son âge, sa pathologie, sa perte d’autonomie, et les misères qu’elle a vécues pendant son séjour de quatre jours à l’hôpital.
Sa détresse semblait avoir emporté toute retenue. Malgré les tentatives de sa fille pour endiguer son flot verbal, elle déversait sur la secrétaire son trop-plein d’émotions, comme si déposer son récit pouvait l’alléger un peu. Mais cette secrétaire débordée, derrière son guichet, ne pouvait probablement pas lui offrir l’espace dont elle aurait eu besoin.
La scène révélait aussi la fragilité de la confidentialité dans ces espaces d’accueil ouverts. Nous l’avions tous entendue, au sens acoustique du terme. Mais qui l’avait réellement écoutée ? Et surtout, qui avait pu entendre ce qu’elle cherchait maladroitement à dire ?
Être entendu, ce n’est pas seulement voir ses paroles parvenir aux oreilles de quelqu’un. C’est sentir qu’elles ont été accueillies, comprises et prises en compte.
Nous avions, cette femme et moi, déposé notre plainte.
La mienne avait trouvé un registre. La sienne n’avait trouvé qu’un guichet.

