La marche du vieil homme du marché
La marche du vieil homme du marché
Dans cette nouvelle rubrique, je partagerai mes regards portés, mes questionnements, mes réflexions, à propos de mes observations.
Contemplatif, discret, depuis très longtemps (ma plus tendre enfance, en fait), je porte sur le monde qui m’entoure un regard empli de curiosité bienveillante.
Photo générée par l'IA
Même si je peux avoir des avis, des opinions, sur les situations que j’observe, même si parfois mes valeurs sont bousculées, je pense être rarement jugeant.
J’essaie surtout de comprendre mes contemporain.e.s, en ayant toujours en tête que, ‘’qui que je croise, il ou elle a déjà plusieurs fois traversé l’enfer…[1]’’
Pour expliquer cette appétence, je dois dire que très tôt, à l’âge de 5 ans, à la suite d’un accident de voiture, après un coma de quelques jours, j’ai dû rester, de la maternelle au début de l’école primaire, assis à côté des institutrices, pendant toutes les récréations. La médecine me considérait trop fragile pour participer aux jeux de mes camarades.
Même si cette contrainte m’a isolé du groupe, et m’a rendu craintif des autres, j’ai développé un sens aigu de l’observation. J’ai eu tout loisir de comparer les mots et les attitudes, de voir qui était triste d’être écarté d’un jeu de billes, qui était jaloux du nouveau cartable d’unetelle, qui était heureux de s’être fait un nouveau copain, ou encore de deviner les stratégies de manipulation de ceux qui apparaîtraient plus tard comme les petits caïds des bacs à sable.
J’ai déjà écrit des billets d’humeur relatifs à ces moments particuliers, des instants d’humanité, des croisements de regards silencieux, mais qui en disaient long. Je crois qu’il est temps de les regrouper dans cette nouvelle catégorie : Instantanés.
Samedi matin, de bonne heure, je suis allé au petit marché de ma localité. J’ai pris le temps, après mes emplettes, de m’asseoir pour prendre un café à la terrasse voisine. Je n’ai alors pas pu m’empêcher de voir ce monsieur très âgé, un marchand ambulant, qui installait son stand de vêtements pour femmes.
Il allait chercher dans son camion de petites brassées de vêtements sur cintres, qu’il suspendait ensuite aux portants encore vides. À peine 4 mètres de distance entre les deux. Mais sa démarche était lente, très lente… Et il ne semblait pouvoir porter que très peu de charge à la fois. On devinait les empêchements du corps ; douleurs peut-être, arthrose sans doute. Tout son corps semblait se mouvoir avec raideur, au ralenti. Et pourtant, consciencieusement, il faisait, à tout petit pas, d’incessants allers-retours.
Plusieurs fois, des clientes sont venues lui poser des questions, remuer quelques cintres déjà en place. Invariablement, il leur demandait gentiment de ‘’revenir dans un quart d’heure’’. Ce quart d’heure s’est allongé. Lorsque j’ai quitté la terrasse, il s’était écoulé pas loin de 45 minutes, et l'installation n'était pas terminée…
Il m’a ému, cet homme, ce vaillant, sans doute abîmé par la vie, par les ans. Je me suis demandé ce qui pouvait bien le pousser à continuer à travailler. Un besoin financier ? Un désir d’être encore utile ? Autre chose ?
Bien sûr, à moins qu’un jour, je n’ose aller lui parler, je n’aurai pas la réponse. Sans doute, d’ailleurs, n’en ai-je pas besoin.
Mais c’est ce regard-là que je porte sur le monde, sur mes contemporain.e.s.
Jamais intrusif, toujours curieux. Un observateur discret de la société, des comportements, de mes sœurs et frères humaines et humains que j’ai la chance de croiser, apprenant encore et toujours de l’immense richesse de cette diversité.
Sans doute, cet homme brièvement aperçu est pour moi un symbole. Celui de la ténacité, de la résistance, et de la force de vie qui meut chacune et chacun d’entre nous.
Je crois que je n’oublierai pas la marche du vieil homme du marché…
[1] Christian Bobin

