Le bon vivant aime-t-il vraiment la vie ?
Le bon vivant aime-t-il vraiment la vie ?
Un bon vivant ! C’est une expression que j’ai aperçue sur un site de rencontre, et qui m’a interpelé. Une femme décrivait son homme idéal, et parmi ses critères, elle précisait : ‘’Et surtout, qu’il soit un bon vivant !’’ Elle s’affichait d’ailleurs en photo, un verre de vin à la main.
Bien sûr, c’est une expression courante. Chacune et chacun d’entre nous sait ce que cela signifie. Être un bon vivant, c’est aimer profiter des plaisirs de la vie, en particulier gustatifs. Cette idée est associée à la convivialité, à la joie de vivre. Bacchus chez les Romains, Dionysos chez les Grecs, en sont les figures emblématiques.
On parle d’ailleurs plus facilement d’un homme bon vivant. Je n’ai pas souvenir de jamais avoir entendu prononcer cette phrase au féminin. Comme si, dans notre imaginaire collectif, les plaisirs de la bonne chère avaient longtemps constitué un privilège masculin.
Alors, donc, un bon vivant serait plutôt un homme, mûr sans doute. Truculent, corpulent, tonitruant, aimant manger et boire, aimant rire et faire rire, appréciant de profiter de la vie, mais pas seul, plutôt en assemblée, avec un public et du partage.
Même lorsque l’on sait que la frontière entre plaisir et excès peut être mince, le bon vivant, lui, ne boit ni ne mange jamais trop. Non, il « aime les bonnes choses ! ». Ce que certains considéreraient comme un problème est ici présenté par la société comme une qualité, à la fois valorisée et valorisante.
Il y a un véritable paradoxe à continuer, aujourd’hui encore, valoriser sous couvert de convivialité des comportements qui constituent pourtant des enjeux de santé publique. Le vocabulaire de la convivialité ne protège pas le corps de ses conséquences.
Je suis issu d’une famille de Lyon, ville dont la gastronomie est l’étendard, et j’ai pu, dans mes années de jeune adulte, moi aussi considérer ces interminables et plantureux repas de famille comprenant 4 ou 5 plats, 3 vins et le digestif, comme normaux.
Peut-être ma profession m’a montré l’enfer du décor. L’hôpital, les soins à domicile, tout cela m’a exposé aux conséquences d’années d’excès de nourriture et d’alcool. Infarctus, cancers, diabète, et j’en passe… Sans doute, j’ai ensuite pris conscience qu’il semblait utile de revenir à une hygiène de vie plus raisonnée.
Le bon vivant est parfois un bon mort en puissance.
Nous avons d’ailleurs la même contradiction avec l’épicurisme. Dans son acception actuelle, l’épicurien est une version du bon vivant : un gastronome, amateur de vins fins et de plaisirs raffinés. L’expression carpe diem lui est également très souvent associée. Beaucoup de nos contemporains fusionnent ainsi les deux notions dans un galimatias à la mode, qui prône la liberté de jouir sans entrave ni souci des conséquences. Elles ne proviennent pas de la même source, même si Horace fut influencé par la pensée épicurienne. Surtout, elles ont toutes deux été largement dévoyées.
Épicure prônait les plaisirs simples, la réduction des désirs inutiles et une manière de vivre qui limite les souffrances que nous nous infligeons à nous-mêmes, afin d’atteindre la tranquillité de l’âme. On est bien loin, ici, de la vision répandue aujourd’hui du plaisir ‘’à tout prix’’.
Horace, lui, par son ‘’cueille le jour’’, entendait profiter du présent sans remettre toute sa vie à un avenir incertain. Là encore, la société contemporaine en a détourné le sens pour lui faire dire plutôt : « Profite, fais-toi plaisir, ne pense pas aux conséquences. »
Alors, profiter de la vie équivaut-il à la brûler par les deux bouts ? Intensément, mais avec moins de temps devant soi, et parfois avec des maladies qui en amoindrissent l’intérêt ?
Je ne prétends pas dicter aux autres leur manière de vivre, ni juger leurs choix. J’ai simplement fait, pour moi-même, un choix différent. Chacun et chacune reste bien sûr libre de déterminer ce qui donne du goût à son existence.
Mais peut-être alors pourrions-nous ‘’requalifier’’ la notion de bon vivant, revenir à l’idée de savourer plutôt que saturer.
Je n’oppose nullement plaisir et modération, je crois qu’ils peuvent cohabiter avec bonheur. La modération ne se confond pas avec la frustration. La convivialité existe même en dehors de l’abondance ou de l’alcool. Nous pouvons sans doute choisir nos plaisirs sans tomber dans l’automatisme consumériste.
Peut-être, alors, le bon vivant serait-il celui qui prend soin de ce qui lui permet de vivre : son corps, son souffle, son sommeil, ses relations, sa curiosité en éveil… Pas celui qui ne se refuse rien.
Le bon vivant pourrait être celui qui sait reconnaître que la vie est déjà, tout simplement, bonne.

