Le mur du silence, ou comment communiquer… sans communication ! Une stratégie (pas très) efficace

Il m’est arrivé récemment de me retrouver face à quelqu’un qui ne répondait plus.

Pas après une insulte. Pas après une rupture spectaculaire.

Non, à la suite d’un simple désaccord.

C’est une expérience inédite pour moi.

Je dois dire que je trouve cela déroutant.

Ça m’a donné envie de comprendre ce qui peut se jouer dans cette forme de communication, qui semble ne pas en être une, justement par son absence.

Cela me fait penser à une phrase de Paul Watzlawick, cofondateur de l’École de Palo Alto, spécialiste de la communication : « On ne peut pas ne pas communiquer. » Autrement dit, même une absence de communication communique quelque chose.

Mais avant d’essayer de comprendre ce qui se joue chez celui ou celle qui se tait, j’ai envie de raconter ce que ce silence m’a fait, à moi.

Tout d’abord, une inquiétude. Est-ce que la personne va bien ? Est-elle en incapacité de répondre, physiquement ?

Plus tard, une incompréhension, lorsque j’ai la confirmation que mes messages sont lus, mes mails réceptionnés.

Puis vient le moment où même des questions pratiques, nécessitant des réponses concrètes, restent sans réponse. Apparaît alors le sentiment de devoir porter seul la résolution ou l’apaisement du désaccord. C’est très inconfortable !

Cela donne effectivement l’impression d’être devant un mur infranchissable. Communication minérale, en quelque sorte !

De mon côté, face à cette opposition, passive, mais manifeste, une seule réaction adaptée, garder le cadre, respecter le droit. Ne pas entrer dans le reproche ou l’invective, ne pas agir sous le coup de l’émotion : ce serait laisser à l’autre un pouvoir que je ne souhaite pas lui accorder.

Autrement dit, ne pas faire à l’autre ce que je ne voudrais pas qu’il me fasse. Ne pas répondre non plus par le silence, qui érigerait un second mur.

Non, continuer à communiquer. Questionner, entrouvrir la porte, poursuivre ce curieux dialogue monologique. En tout cas, dire ce que j’ai à dire… même sans retour.

Cela, hélas, n’empêche pas de dépenser seul une énergie qui, en principe, devrait être partagée.

Et c’est peut-être là, justement une piste d’exploration des mécanismes sous-jacents à ce silence maintenu par l’autre.

Se retirer du conflit, c’est parfois laisser à l’autre la charge de le porter seul.

Les raisons en sont sans doute diverses, selon les personnes et les situations.

Et c’est là qu’il faut probablement se garder d’une conclusion trop rapide : celui ou celle qui se tait n’est pas forcément en train d’élaborer une sombre stratégie de manipulation !

Le silence peut être une protection.

Certaines personnes sont tellement débordées par le conflit qu’elles n’arrivent tout simplement plus à communiquer. Trop d’émotions, trop de tension, la peur de dire quelque chose qui aggraverait encore la situation… Alors elles se retirent.

D’autres ont peut-être appris très tôt que lorsqu’un conflit apparaît, la meilleure façon de le traverser consiste à attendre qu’il disparaisse. Ne rien dire, ne rien faire, laisser passer l’orage.

Il peut aussi y avoir la conviction que parler ne servirait à rien : « À quoi bon ? Il ou elle ne comprendra pas. »

Dans toutes ces situations, le silence peut protèger. Ou, tout au moins, il donne l’impression de protéger.

Mais pendant que l’un se retire du terrain relationnel, l’autre y reste… seul.

Et il se passe alors quelque chose d’étrange : celui qui continue à vouloir communiquer se met à travailler pour deux.

Il explique. Il reformule. Il s’interroge. Il relance. Il cherche ce qu’il aurait pu dire autrement. Il envisage différents scénarios. Il doute parfois de sa propre légitimité.

Pendant ce temps, celui qui se tait n’a rien à expliquer, rien à justifier, rien à concéder.

Voilà pourquoi le silence peut aussi devenir, consciemment ou non, un formidable outil de pouvoir.

Celui qui refuse de répondre décide en quelque sorte si la conversation existe encore. Il en impose le rythme. Il ne résout pas nécessairement le conflit : il suspend simplement toute possibilité de résolution commune.

Et, à très court terme, ça peut fonctionner !

L’autre finit parfois par se fatiguer. Par renoncer. Par céder. Voire par s’excuser uniquement pour tenter de rétablir le contact.

Belle victoire ?

Pas sûr.

Parce qu’un conflit auquel on ne répond pas ne disparaît pas nécessairement. Il peut fermenter.

À l’incompréhension initiale viennent alors s’ajouter la frustration, le sentiment de rejet, parfois la colère, et surtout une altération progressive de la confiance.

Et plus le silence dure, plus il devient lui-même un nouveau sujet de conflit.

On ne sait bientôt plus seulement comment résoudre le désaccord initial.

Il faudrait désormais réparer aussi ce que le silence a produit.

Quand on y pense, le coût peut être considérable pour les deux personnes : pour celle qui se heurte au silence, bien sûr, mais aussi pour celle qui s’est retirée de la relation.

Car plus le silence dure, plus le chemin du retour peut devenir difficile.

Comment reprendre une conversation après des jours, des semaines, parfois des mois sans avoir répondu ? Comment renouer sans devoir aussi parler de ce silence-là ?

Il existe pourtant une troisième voie.

On peut avoir besoin de silence sans construire un mur.

« Je suis trop en colère pour te répondre maintenant. » « J’ai besoin de temps pour réfléchir. » « Je ne souhaite pas poursuivre cet échange aujourd’hui, mais nous en reparlerons. »

Quelques mots suffisent parfois. Ils ne résolvent pas le conflit, mais ils maintiennent un fil entre les deux personnes.

Car finalement, ce qui abîme peut-être le plus dans le mur du silence n’est pas le silence lui-même.

C’est de ne plus savoir s’il existe encore quelqu’un de l’autre côté.


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